Lycaonosphere

Au Pays des Zoo Loups

11 novembre 2007

Hommage aux poilus

 

Quand l’histoire et la légende se confondent

Mais comment expliquer la mise hors de combat des deux sections de ce douloureux 137e RI ? Un obus –fût-il toxique – n’aurait jamais réussi ce diabolique tour de force. Le colonel Marchal a retrouvé la tranchée de longs mois après le 12 juin 1916. « une trentaine de baïonnettes émergeaient du sol. Il est probable que les Allemands se sont contentés de rejeter la terre sur les nombreux cadavres qui remplissaient la tranchée et qu’ils n’ont pas touché aux fusils restés appuyés contre la paroi » La Tranchée des fusils

L’homme du célèbre : « debout les morts », Jacques Péricard, a manifesté sa sincère honnêteté : « En janvier 1919 (près de trois ans après) Collet qui avait commandé le 137e fit faire des démarches aux lieux où s’était battu le régiment. On découvrit une ligne de fusils qui jalonnaient l’ancienne tranchée et émergeaient de l’herbe drue; les fouilles permirent de reconnaître que les fusils appartenaient bien à des hommes du 137e »

Une prise d’arme rendit les honneurs aux vaillants du 137e et on éleva un petit monument de bois à leur mémoire. Les pèlerins de Verdun savent aujourd’hui que l’humble tertre de 1919 a cédé la place à l’étrange mémorial de ciment élevé depuis par la ferveur généreuse d’un Américain, M. Rand.

« Les fusils découverts par le colonel Collet ne portaient pas de baïonnettes. Y avait-il, sur un autre point de la tranchée, des fusils avec leurs baïonnettes, ou les baïonnettes actuelles ont-elles été ajoutées après coup ? Nous l’ignorons », reconnaissent les historiens. Mis « que la tranchée doive être appelée Tranchée des Fusils –premier nom que lui donnèrent les journaux- plutôt que Tranchée des Baïonnettes, voilà qui laisse intact le fond de la question » Le chanoine Polimann, alors lieutenant au 137e, n’a pas davantage éclairci le sujet, mais il accorde : « L’histoire était trop belle pour ne pas devenir légendaire… »

…L’Histoire est au rendez-vous au bout du chemin de la Vésinière qui court –un peu bancal- dans la campagne d’Avrillé (Vendée). M. Maximilien Joly, classe 1903, moustache à la Clemenceau, est revenu vivre au hameau natal le reste de son âge, avec un peu « de misère à se baisser ». Mobilisé au 93e RI de La Roche-sur-Yon, il a plusieurs raisons de se rappeler la « tranchée » : il garde de la sinistre aventure un éclat de grenade qu’il me fait tâter dans sa joue gauche. « On était à trente mètres des boches ; ils commencent à grimper mais ils n’en finissent pas. Une section se présente à portée de grenade. À ma force je crie : « aux armes ! » pour ceux de mes hommes qui restaient ; j’étais sergent. Nos poilus se sont terrés dans les trous d’obus ; les munitions allaient manquer : « j’ai ajusté sept Allemands de suite qui ne sont pas sortis des trous d’obus » indique notre paisible octogénaire pendant que l’horloge sur la cheminée du logis grignote les secondes…

«  on allait revenir sept de tout le bataillon ! » - et les baïonnettes ? « à un moment on a revu le sergent Victor Denis, un camarade de La Tranche-sur-Mer, que l’on avait retiré de la boue : dans la bataille il a crié : « Ôtez-vous de là, vous allez me faire tuer encore une fois ! »

Et voilà mon Denis parti parmi les trous d’obus et la mitraille. « il y avait plein de fusils et de baïonnettes, il les ramassait et les piquait à peu près en ligne, dans la bordure de terre. Mais que fais-tu là ? » À défaut d’éloquence l’expression spontanée en patois vendéen (sud-Vendée) a situé à jamais l’épisode héroïque : « te vois ; le croiront qu’y sont bérède ! » (Tu vois, ils croiront que nous sommes beaucoup)

Le « papa » Joly remontera en ligne avec un 93e reformé avec un bataillon divisionnaire, et, onze jours avant l’armistice de 1918, sera touché par les gaz : « tout le monde était aveuglé, plus d’officier : comme plus ancien sergent, j’ai pris le commandement de la compagnie… »

L’ancien maire de Grues (Vendée), M. Victor Moizon, un conscrit de 1903 lui aussi précise le décor : « nous avions devant nous le 44e Bavarois et à nos côtés notre 48e d’artillerie. La 4e compagnie du 93e se trouvait en première ligne. Il n’y avait pas de tranchées, mais une suite de trous d’obus qu’on essayait de relier les uns aux autres. On savait qu’un trou d’obus est un abri à peu près sûr : l’obus ne tombe jamais au même endroit ! Mais dans la boue, des paquets de terre sortaient de ces trous, et, devant ces blocs à peu près articulés, mais indéfinissables, on se demandait : où est l’ennemi ??? »

M. Moizon reprend souffle. Lorsqu’il avait appris en 16, son affectation au secteur de Verdun, où les gars du 93e commençaient à relever le 137e extenué, il avait connu un léger sentiment de plaisir : « Si l’on peut dire ! Je ne savais rien encore de ce qui se passait là ; mais dans les années 1904-05, j’avais accompli mon service actif au 19e chasseur à pied » À Verdun justement.

On est au matin du 12 juin (1916). Le paysage n’est plus reconnaissable. Le tir des allemands s’allonge, et c’est l’attaque. Un départ de fifres : « les boches sortent et se débarrassent de leurs grenades. Moi aussi j’ai balancé mes F1 à cuiller » Les fusils pleins de boue ne pouvaient servir. Le sergent de Grues à vu son compatriote Victor DENIS, déjà enterré à deux reprises, et l’a tiré de la glaise par la martingale de sa capote : « vite ils vont remettre ça ! »

« C’est alors que j’ai vu mon copain se traîner dans la boue, ramasser un fusil puis un autre, se traîner vingt trente mètres et refaire le même geste et enfin planter ces armes récupérées dans le semblant de parapet. » Il a pu en piquer un bon nombre : dans chaque trou d’obus, il y avait au moins un tué, deux parfois… « On s’attendait à être écrasés à notre tour ; on restait vingt sur un effectif de 167 ! » Quelqu’un a crié à Denis : « Tu vas nous faire repérer ! ». Il tombait d’en face un vrai tamisage d’obus ; mais Victor Denis continuait de planter ses armes –fusils avec ou sans baïonnettes- et M . Moizon répète, mot pour mot, la phrase qu’il n’oubliera jamais non plus : « le croiront qu’y son bérède ! »

Victor Denis est mort, longtemps après 1919, sans avoir su s’enorgueillir d’une apostrophe et d’un geste hors série.

Il avait pourtant la caution d’un autre Vendéen, le capitaine Jean de Lattre, qui allait passer chef de bataillon en ce printemps 1916. « Mais nous avons eu des mots ensemble ! » pouvait dire, en riant, notre gars de La Tranche, de son compatriote de Mouilleron-en-Pareds. Denis en oubliait la « tranchée »

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